Aller au contenu
Histoire de France
Point de vue du Gras, la plus ancienne photographie conservée, par Nicéphore Niépce

Chef-d’œuvre · Invention

La photographie

Point de vue du Gras, la plus ancienne photographie conservéeNicéphore Niépce, 1827 — Domaine public

En 1826, sur une plaque d'étain enduite de bitume, Nicéphore Niépce fixe une cour de ferme après plusieurs jours de pose : la plus ancienne photographie du monde. Treize ans plus tard, la France achète le procédé de Daguerre et l'offre à l'humanité — sauf à l'Angleterre, qui l'avait fait breveter cinq jours plus tôt.

Une cour, à Saint-Loup-de-Varennes, près de Chalon-sur-Saône. Un pigeonnier à gauche, un toit en pente, la cheminée d’un four, un poirier, une aile de grange. L’image est brune, granuleuse, à peine lisible, et elle présente une anomalie qui trahit tout : le soleil éclaire les deux côtés à la fois. C’est qu’il a tourné pendant la pose, qui a duré plusieurs jours. Nous sommes vers 1826 ou 1827 ; la plaque est d’étain, enduite d’une mince couche de bitume de Judée que la lumière durcit ; son auteur appelle son procédé l’héliographie, « écriture du soleil ». Cette petite plaque de vingt centimètres sur seize est la plus ancienne photographie conservée au monde, et son auteur est un gentilhomme bourguignon de soixante ans, ancien officier, chercheur infatigable et sans le sou, Joseph Nicéphore Niépce.

Niépce : fixer ce que la chambre noire montrait déjà

La chambre noire est connue depuis l’Antiquité, et les peintres s’en servaient. Le problème n’était donc pas de projeter une image, mais de l’arrêter. On savait aussi, depuis le XVIIIᵉ siècle, que les sels d’argent noircissent à la lumière — mais l’image obtenue continuait de noircir jusqu’à disparaître.

Niépce cherche ailleurs, du côté des vernis de graveur. Le bitume de Judée, exposé, devient insoluble ; il suffit alors de laver la plaque pour que les zones restées molles s’en aillent, et l’image demeure. Elle est fixée. Il n’a pas trouvé la sensibilité — il lui faut des jours là où il faudrait des secondes — mais il a franchi le seuil. En 1829, il s’associe à un peintre parisien spécialisé dans les grands spectacles d’illusion, Louis Daguerre, et meurt en 1833 sans avoir vu la suite.

Daguerre, Arago et un cadeau au monde

Daguerre reprend les sels d’argent, et découvre par une série de hasards contrôlés la combinaison décisive : une plaque de cuivre argentée, polie comme un miroir, sensibilisée à la vapeur d’iode, exposée, puis révélée par la vapeur de mercure — l’image latente, invisible, apparaît —, enfin fixée au sel marin puis à l’hyposulfite. Le temps de pose tombe à quelques minutes. Le daguerréotype est une pièce unique, non reproductible, d’une finesse de détail que rien n’a dépassée avant la photographie moderne.

Le 7 janvier 1839, François Arago, astronome, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences et député, annonce l’invention en séance publique. Puis il fait quelque chose de remarquable : plutôt que de laisser breveter le procédé, il obtient de la Chambre, par la loi du 15 juin 1839, que l’État l’achète — une pension viagère à Daguerre et une au fils de Niépce — et le rende public, gratuit, exploitable par quiconque dans le monde entier. Le 19 août 1839, devant les deux Académies réunies et une foule considérable, la recette est divulguée. Ce fut l’un des plus beaux gestes scientifiques de la France — avec une réserve piquante : cinq jours avant le vote, Daguerre avait pris soin de faire breveter son procédé en Angleterre, seul pays où il resta payant.

L’émotion fut immense, et le désarroi des peintres aussi ; la formule qu’on prête à Paul Delaroche — « la peinture est morte à dater de ce jour » — a plus de célébrité que de sources, mais elle dit juste l’effet produit.

Les Français de la photographie

Le pays ne s’arrêta pas là. Hippolyte Bayard, qui avait mis au point un procédé sur papier positif dès 1839 mais qu’Arago avait écarté au profit de Daguerre, se vengea en 1840 par la première photographie mise en scène de l’histoire : un autoportrait où il se représente en noyé, accompagné d’une légende expliquant que l’Académie l’a laissé mourir. Louis-Désiré Blanquart-Évrard, à Lille, invente en 1850 le papier albuminé et le tirage en série, faisant passer la photographie de l’objet unique à l’édition. Gustave Le Gray obtient ses marines par tirages combinés. Et Nadar, portraitiste de tout Paris, réalise en 1858 la première photographie aérienne depuis un ballon, puis en 1861 les premières vues souterraines à la lumière artificielle, dans les catacombes — c’est dans son atelier du boulevard des Capucines que se tiendra, en 1874, la première exposition de l’impressionnisme.

Restait la couleur. Elle vint de Lyon : les frères Lumière brevetèrent en 1903 l’autochrome, plaque semée de grains de fécule de pomme de terre teints en orangé, vert et violet, qui filtraient la lumière comme autant de micro-filtres. Commercialisée en 1907, ce fut la première photographie en couleurs réellement praticable, et l’on doit à ce procédé les seules images en couleurs de la Grande Guerre. Les mêmes Lumière avaient, entre-temps, inventé le cinématographe.

Une autre conséquence, moins célébrée, est documentaire. Dès 1851, la commission des Monuments historiques commande à cinq photographes — la Mission héliographique — de parcourir la France pour relever l’état des édifices menacés : c’est la première campagne photographique patrimoniale du monde, et nous lui devons de savoir à quoi ressemblaient, avant restauration, la cité de Carcassonne, Vézelay ou le Mont-Saint-Michel. La photographie était née depuis douze ans, et l’administration française l’employait déjà à conserver la mémoire des pierres.

Ce qu’il reste

Il reste, pour commencer, un mot et un usage universels. Il reste aussi une conséquence que les contemporains ont vue tout de suite : en confiant la ressemblance à la machine, la photographie a libéré la peinture de la description et rendu possible tout l’art moderne. Baudelaire s’en inquiétait dès 1859 ; Degas, Manet et Toulouse-Lautrec s’en servaient.

Il reste enfin un principe. En achetant un brevet pour l’offrir à l’humanité, la France de 1839 a posé un geste dont on trouve peu d’équivalents, et qui ressemble à celui de Nicolas Appert publiant son procédé plutôt que de le garder. La France des sciences a souvent eu cette générosité — et, souvent aussi, elle a laissé d’autres nations en tirer l’industrie.