
Chef-d’œuvre · Littérature
Le roman du XIXᵉ siècle
Honoré de Balzac, médaillon de David d'AngersDavid d'Angers, Pierre-Jean (Angers, 12–03–1788 - Paris, 05–01–1856), sculpteur, 1843 — CC0
Balzac entreprend de faire l'inventaire d'une société entière, Flaubert cherche cinq ans le mot juste, Dumas invente le feuilleton et Verne le roman d'anticipation. En un siècle, le roman français devient la forme que le monde entier lit — et imite encore.
Un homme de quarante ans écrit debout, la nuit, en robe de chambre blanche, dans une chambre où brûlent quatre bougies. Il travaille de minuit à midi, seize à dix-huit heures d’affilée, soutenu par un café qu’il prépare lui-même de plus en plus fort. Il doit de l’argent à tout le monde ; il corrige ses épreuves jusqu’à sept fois, au point que les imprimeurs exigent un supplément pour lui. Sur sa table, un plan démesuré : décrire la société française entière — les nobles et les usuriers, les provinciales et les banquiers, les journalistes, les prêtres, les paysans, les médecins de campagne, les demoiselles de magasin —, et faire circuler les mêmes personnages d’un livre à l’autre comme ils circulent dans la vie. Honoré de Balzac mourra à cinquante et un ans avec quatre-vingt-onze romans écrits sur cent trente-sept prévus, et le siècle du roman sera ouvert.
Balzac : le monde comme un seul livre
L’idée qui fait de La Comédie humaine un monument sans équivalent lui vient en 1833 : faire reparaître ses personnages. Rastignac, jeune ambitieux dans Le Père Goriot, sera ministre trente ans plus tard dans un autre roman ; le forçat Vautrin traversera cinq livres ; le médecin, l’avoué, la courtisane que l’on croise ici se retrouveront ailleurs, vieillis. D’un coup, les romans cessent d’être des récits isolés et deviennent les chapitres d’un même corps : environ deux mille cinq cents personnages, dont plusieurs centaines reviennent.
Ce projet, Balzac l’a énoncé lui-même dans l’avant-propos de 1842, avec une modestie qui est une immense ambition :
La Société française allait être l’historien, je ne devais être que le secrétaire.
— Honoré de Balzac, Avant-propos de La Comédie humaine, 1842
Il fut donc le premier à traiter l’argent, la spéculation, la faillite, l’héritage et le prix des choses comme des matières romanesques dignes du tragique. Les historiens le lisent comme une source. Aux funérailles, en 1850, Victor Hugo prononça cette phrase : « Sa vie fut courte, mais pleine ; plus remplie d’œuvres que de jours. »
Flaubert : le mot juste
Gustave Flaubert prend le contre-pied absolu. Là où Balzac produisait, il retranche. Il met cinq ans à écrire Madame Bovary, avance de quelques lignes par jour, et éprouve chacune de ses phrases en la criant à voix haute dans son cabinet de Croisset — le gueuloir — pour y détecter une répétition, une cacophonie, un rythme boiteux. Il traque le cliché, supprime les métaphores faciles, refuse de juger ses personnages.
Sa doctrine, écrite à Louise Colet en 1852, a fondé le roman moderne : « L’auteur, dans son œuvre, doit être comme Dieu dans l’univers, présent partout, et visible nulle part. » L’histoire d’une femme de médecin de province qui s’ennuie, commet deux adultères et s’empoisonne à l’arsenic valut à son auteur un procès pour outrage à la morale publique et à la religion, en janvier 1857. Il fut acquitté — six mois avant que Baudelaire, pour Les Fleurs du mal, fût condamné. Suivront Salammbô, L’Éducation sentimentale, les Trois contes, et l’inachevé Bouvard et Pécuchet, sommet de la bêtise inventoriée.
Dumas : le feuilleton, ou la France qui lit
Le troisième homme change non pas la forme du roman mais son public. En 1836, Émile de Girardin lance La Presse à quarante francs par an, moitié prix, en finançant le journal par la publicité et en retenant le lecteur par un récit livré en tranches quotidiennes. Le roman-feuilleton est né, et Alexandre Dumas en devient l’empereur.
Petit-fils d’un gentilhomme normand et d’une esclave de Saint-Domingue, fils d’un général de la Révolution, il produit avec ses collaborateurs — Auguste Maquet au premier rang — une œuvre gigantesque dont Les Trois Mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo, tous deux commencés en 1844, sont les sommets. Il y invente pour l’Histoire de France un mode de transmission que l’école n’a jamais égalé : des millions de lecteurs savent ce qu’étaient Richelieu, la Fronde ou la Saint-Barthélemy parce que Dumas le leur a raconté. Sa dépouille est entrée au Panthéon le 30 novembre 2002.
Verne : le roman de l’avenir
Jules Verne, enfin, associé à partir de 1862 à l’éditeur Hetzel, écrit soixante-deux romans sous le titre collectif de Voyages extraordinaires, avec un cahier des charges inédit : instruire en racontant. Voyage au centre de la Terre, De la Terre à la Lune, Vingt mille lieues sous les mers, Le Tour du monde en quatre-vingts jours : le sous-marin, le vaisseau spatial tiré de Floride, le dirigeable, la visioconférence y sont décrits avec des chiffres et des calculs empruntés à la science de son temps. Il ne prophétisait pas ; il extrapolait, et c’est plus difficile. Il est aujourd’hui, avec Dumas, l’écrivain français le plus traduit de la planète.
Ce qu’il reste
Il reste une forme exportée dans le monde entier. Le roman réaliste français a nourri Tolstoï, Dostoïevski, Henry James, Dickens ; le naturalisme de Zola, qui prolonge Balzac avec les Rougon-Macquart, a fait école de Lisbonne à Tokyo ; le feuilleton de Dumas est l’ancêtre direct de la série. Et quand un lecteur du XXIᵉ siècle attend l’épisode suivant, il obéit à une mécanique inventée dans un journal parisien de 1836.
Il reste aussi l’enquête. Décrire exactement une société, ses métiers, ses loyers, ses accents : cette ambition documentaire est une contribution française durable, et la langue française y a gagné sa souplesse moderne. À côté d’elle, Les Misérables de Hugo tiennent le versant épique du même siècle — et les deux ensemble donnent le portrait complet de la France du XIXᵉ siècle.