
Chef-d’œuvre · Littérature
Villon, Rabelais, Montaigne
Michel de Montaigne«Leroux» d’après Achille Devéria, Unknown date — Domaine public
Un voleur promis à la corde, un moine devenu médecin, un gentilhomme retiré dans sa tour : trois hommes qui n'ont rien en commun, sinon d'avoir écrit en français et d'avoir dit « je ». Avec eux, notre littérature cesse de chanter des héros pour parler d'elle-même.
Paris, hiver 1461 ou 1462. Un homme de trente ans, maître ès arts de l’Université, tueur d’un prêtre dans une rixe, cambrioleur du collège de Navarre, tout juste sorti de la fosse épiscopale de Meung-sur-Loire où il a passé l’été à l’eau et au pain sec, attend d’être pendu. Il écrit. Il n’écrit pas une prière, ni une chanson de geste : il écrit son testament, en strophes de huit vers, où il lègue à ses créanciers des choses qu’il ne possède pas, insulte ses ennemis par leur nom, pleure sa jeunesse gâchée et demande pardon à tout le monde. Puis il imagine son propre corps balancé par le vent, avec ses camarades, et s’adresse aux passants :
Frères humains qui après nous vivez, N’ayez les cœurs contre nous endurcis.
— François Villon, Ballade des pendus
Le 5 janvier 1463, le Parlement commue sa peine en dix ans de bannissement. Il quitte Paris. Personne n’a jamais su ce qu’il est devenu.
Villon, le premier « je »
Avant lui, la poésie française est un art de cour, une mécanique de rondeaux et de ballades où le poète prend la pose de l’amant transi. Villon garde les formes fixes — et y met sa propre vie, avec ses dettes, ses filles, ses geôles et sa peur de mourir. Le Lais de 1456, le Testament de 1461 et une poignée de ballades, deux mille vers en tout : c’est peu, et c’est le premier corps d’une littérature personnelle en français.
Il y ajoute une invention de sonorité que huit siècles n’ont pas usée. « Mais où sont les neiges d’antan ? » ferme la Ballade des dames du temps jadis sur une question à laquelle il n’y a rien à répondre. Marot l’édite dès 1533 ; les romantiques le redécouvrent ; Rimbaud, Apollinaire, Brassens et Aragon lui doivent quelque chose. Il est mort — probablement — vers trente-cinq ans, et il est le seul poète du Moyen Âge que la France entière sache encore citer.
Rabelais, ou la langue jetée à pleines mains
Un demi-siècle plus tard, un ancien franciscain devenu bénédictin, puis prêtre séculier, puis étudiant en médecine à Montpellier, puis médecin de l’Hôtel-Dieu de Lyon, publie en 1532 sous l’anagramme d’Alcofribas Nasier l’histoire d’un géant nommé Pantagruel, suivie en 1534 de celle de son père Gargantua. Le succès est immédiat et le scandale aussi : la Sorbonne condamne.
Ce que Rabelais fait à la langue n’a pas d’équivalent. Il forge, emprunte, latinise, hellénise, ramasse le parler des halles, des facultés, des tribunaux et des campagnes tourangelles, entasse les énumérations sur des pages entières, et lâche dans le même paragraphe une farce de collège et une page de philosophie. Sous l’énormité court une pensée très ferme, celle de l’humanisme de son temps : l’abbaye de Thélème, dont la règle unique est « Fais ce que voudras », n’est utopique que parce qu’elle suppose des hommes bien élevés. Et la lettre de Gargantua à son fils, au chapitre VIII de Pantagruel, énonce un avertissement que la France n’a jamais cessé de répéter :
Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.
— François Rabelais, Pantagruel, chapitre VIII
Le règne de François Iᵉʳ, qui protège les lettres et impose en 1539 le français dans les actes officiels, lui fournit son climat : c’est le moment où la langue française prend possession de tous les domaines de l’esprit.
Montaigne, l’homme qui s’observe
Le troisième ne ressemble à aucun des deux. Michel Eyquem de Montaigne, gentilhomme périgourdin, conseiller au parlement de Bordeaux, perd en 1563 l’ami de sa vie, Étienne de La Boétie. En 1571, à trente-huit ans, il se retire dans la tour de sa librairie, fait peindre des sentences grecques et latines sur les poutres, et se met à écrire — sans plan, sans genre, sans modèle. Il appelle cela des essais : des tentatives, des coups d’essai, où il s’éprouve lui-même sur tous les sujets possibles, de l’éducation des enfants à la coutume, des cannibales du Brésil à la manière de mourir.
L’audace est dans l’objet. « Je suis moi-même la matière de mon livre », prévient-il le lecteur en 1580 ; le « moi » d’un homme ordinaire n’avait jamais été jugé digne d’un livre. Il se contredit, se corrige d’une édition à l’autre, ne retranche rien, et fait de cette instabilité sa méthode : Que sais-je ? De son amitié avec La Boétie il tire la plus belle phrase de la langue sur le sujet — « Parce que c’était lui, parce que c’était moi » — et, maire de Bordeaux de 1581 à 1585 en pleines guerres de Religion, il pratique une tolérance que son siècle ne comprenait pas. Il reçut chez lui le futur Henri IV et travailla à le réconcilier avec Henri III.
Ce qu’il reste
Il reste l’acte de naissance de la prose française moderne. De Villon vient l’idée qu’un poème peut être la vie de son auteur ; de Rabelais, la conviction qu’aucun registre n’est indigne de la langue ; de Montaigne, la forme même de l’essai, que l’Europe entière lui a empruntée — Shakespeare l’a lu, Bacon l’a imité, Nietzsche l’a appelé son maître.
Il reste aussi une manière d’être français dont ces trois-là sont les patrons : le refus du ton officiel. Un pendu qui plaisante, un moine qui rit, un sage qui doute — et, deux siècles plus tard, l’Encyclopédie qui vérifie tout. L’esprit critique national est né dans ces trois livres.