Aller au contenu
Histoire de France
L'escalier en fer à cheval de Fontainebleau, par GFreihalter

Chef-d’œuvre · Architecture

Fontainebleau

L'escalier en fer à cheval de FontainebleauGFreihalter, 2025 — CC BY-SA 4.0

Aucune autre demeure n'a logé autant de souverains français : de Louis VII à Napoléon III, huit siècles de rois ont bâti, décoré et signé à Fontainebleau. C'est là que la Renaissance italienne est entrée en France, et là que l'Empire s'est achevé, dans la cour des Adieux.

Le 20 avril 1814, dans la grande cour du Cheval-Blanc, un homme descend le fer à cheval de l’escalier et s’arrête devant les grenadiers de sa garde, rangés en carré. Il a abdiqué quatorze jours plus tôt, dans ce même château, au premier étage. Il embrasse le général Petit, prend dans ses bras le drapeau du 1ᵉʳ régiment et le baise, puis dit à ses soldats qu’il ne peut plus les embrasser tous, mais qu’il embrasse leur aigle. Les hommes pleurent ; il monte en voiture pour l’île d’Elbe. La cour du Cheval-Blanc s’appelle depuis la cour des Adieux. Vingt-cinq ans plus tôt, dans le même château, le même homme, encore lieutenant, n’était rien.

Huit siècles au même endroit

Fontainebleau n’est pas un château : c’est un dépôt d’histoire de France. Une source, une forêt giboyeuse, et dès le XIIᵉ siècle les Capétiens y viennent chasser. Louis VII y fait consacrer en 1169 la chapelle Saint-Saturnin par un évêque en exil dont l’Angleterre parlera longtemps : Thomas Becket. Saint Louis y séjourne, Philippe le Bel y naît et y meurt. Puis chaque dynastie ajoute son aile, sa cour, sa galerie, sans jamais raser ce qui précède — d’où ce plan irrégulier, fait de cinq cours enchaînées, qui déroute les amateurs de symétrie et qui est précisément ce qui le rend unique. Napoléon en résuma le caractère d’un mot :

La vraie demeure des rois, la maison des siècles.

— Napoléon Iᵉʳ, rapporté dans le Mémorial de Sainte-Hélène

François Iᵉʳ fait entrer l’Italie

En 1528, François Iᵉʳ décide de faire de Fontainebleau sa résidence de prédilection — plus encore que Chambord, qui reste un pavillon de chasse. Gilles Le Breton dirige la maçonnerie ; mais l’essentiel se passe à l’intérieur, et c’est une révolution.

Le roi appelle d’Italie deux peintres, Rosso Fiorentino en 1530 puis Francesco Primaticcio, dit le Primatice, en 1532. Dans la galerie François Iᵉʳ, longue de soixante mètres, ils inventent un genre : des fresques mythologiques enchâssées dans des cadres de stuc en haut relief, où des figures sculptées débordent sur les peintures, mêlées de guirlandes, de salamandres et du chiffre royal. Rien de tel n’existait, ni en Italie ni ailleurs. Cette manière — élégante, savante, un peu maniériste — s’appellera la première école de Fontainebleau, et elle formera une génération entière d’artistes français.

Le roi y installe aussi sa collection : des antiques, des moulages rapportés de Rome, la Nymphe de Fontainebleau que Benvenuto Cellini cisèle pour la porte Dorée, et des tableaux achetés en Italie — dont un portrait de femme acquis de la succession de Léonard de Vinci, et qui ne s’appelait pas encore La Joconde. Le Louvre hérita plus tard de ce fonds : les plus beaux tableaux de France sont entrés dans le pays par Fontainebleau.

La salle de bal, l’escalier, les jardins

Henri II achève la salle de bal, vaisseau lambrissé de trente mètres où le Primatice et Nicolò dell’Abbate déploient des chasses et des banquets. Henri IV double le château d’une seconde école de peintres, ouvre la cour des Offices et le jeu de paume — le plus ancien encore en usage au monde. Louis XIII, qui y est né en 1601, fait dresser par Jean Androuet du Cerceau, vers 1634, le fameux escalier en fer à cheval, dont les deux volées incurvées permettaient à un carrosse de passer dessous.

Louis XIV y vient chaque automne ; André Le Nôtre redessine le parterre et le grand canal. Et c’est ici, le 18 octobre 1685, que le roi signe l’édit de Fontainebleau révoquant l’édit de Nantes : deux cents mille protestants quittent le royaume dans les années qui suivent, malgré les avertissements de Vauban. Le château des fêtes est aussi celui de cette signature.

L’Empire, puis la République

Napoléon, qui trouve Versailles trop chargé de Bourbons, choisit Fontainebleau. Il le remeuble entièrement — d’où les plus beaux intérieurs Empire de France, conservés intacts —, y installe un trône, et y retient prisonnier de 1812 à 1814 le pape Pie VII, avec qui il signe en janvier 1813 un concordat aussitôt dénoncé. Puis vient l’abdication du 6 avril 1814, sur une petite table encore en place, et les adieux du 20 avril.

Louis-Philippe restaure, Napoléon III et l’impératrice Eugénie y ajoutent un théâtre et un musée chinois. Après 1870, le château cesse d’être habité par le pouvoir et devient musée. De 1945 à 1966, le commandement allié Centre-Europe y installe son état-major : des officiers de l’Atlantique Nord ont travaillé sous les fresques du Primatice.

Ce qu’il reste

Il reste le seul palais français où l’on peut lire, en marchant, huit siècles sans coupure : une chapelle du XIIᵉ, une galerie de 1530, une salle de bal de 1550, un escalier de 1634, des appartements de 1810, un théâtre de 1857. Aucun style n’y règne seul ; tous y sont chez eux. Inscrit au patrimoine mondial en 1981, avec ses cent trente hectares de jardins et sa forêt de vingt-cinq mille hectares — celle-là même où les peintres de Barbizon, un peu plus tard, iront inventer la peinture de plein air.

Il reste aussi une façon très française d’entrer dans la Renaissance : non par imitation, mais par embauche. François Iᵉʳ n’a pas copié l’Italie, il a fait venir les Italiens et leur a donné un mur de soixante mètres. Ce sont des Français qui, ensuite, ont continué.